Évaluer la douleur chez la personne non communicante : Quelles échelles utiliser ?

La douleur est invisible, intime, subjective. Mais ses conséquences, elles, sont bien réelles.

Troubles du sommeil, perte d’appétit, agitation, refus de soins… autant de cris silencieux que nous devons décoder. Parce que l’absence de mots ne doit jamais être synonyme d’absence de prise en charge. Soulager la douleur est un droit fondamental, quel que soit l’âge, le handicap ou la situation clinique.

Les personnes qui présentent des troubles de la communication verbale souffrent autant que les autres et nécessitent une évaluation adaptée. Tout changement de comportement, spontané ou provoqué, doit faire penser à une douleur. Une bonne évaluation associe une échelle d’hétéroévaluation et une analyse clinique fine.

Mais pour être pleinement efficace, l’évaluation de la douleur doit être harmonisée, répétée, suivie dans le temps et tracée dans le dossier de soins.

Mais dans les faits, comment savoir si un patient souffre quand il ne peut pas le dire ?  Et quel est votre rôle dans cet accompagnement pluridisciplinaire particulier ?

C’est ce que nous verrons ci-après.

L’importance de l’évaluation

Certaines pathologies – Alzheimer, troubles neurologiques, polyhandicap, états confusionnels, fin de vie – privent les patients de la possibilité d’exprimer leur souffrance avec des mots. Pourtant, elle existe.

La douleur peut être masquée par des difficultés de communication ou banalisée. Résultat : les personnes non communicantes ou dyscommunicantes reçoivent moins d’antalgiques que les autres. Avec en cascade, des conséquences lourdes sur la relation thérapeutique, le soin et le quotidien : perte d’autonomie, trouble du sommeil, perte d’appétit, agitation, repli sur soi, refus de soin, aggravation des handicaps, voire décès.

Évaluer la douleur, c’est reconnaître cette souffrance.

Les principales douleurs chez les patients non communicants :

  • Chez la personne âgée : ce sont surtout les douleurs liées aux points d’appui, postures prolongées, mobilisation, mais aussi celles induites par les soins ou liées aux complications (ulcères, plaies, arthrose, cancer).
  • Chez la personne polyhandicapée : on retrouve les douleurs digestives (RGO, gastrite), les douleurs orthopédiques (spasticité, scoliose, luxation des hanches, fragilité osseuse, ostéoporose), les infections urinaires, la constipation, les douleurs liées aux appareillages (corset, attelles…) et aux soins répétés (bilans sanguins, sondages, actes chirurgicaux).

Quand on pense aux personnes non communicantes, on pense surtout aux personnes âgées atteintes de troubles cognitifs, or l’hétéroévaluation concerne un public beaucoup plus large : troubles sensoriels (surdité, cécité), troubles du comportement, pathologies psychiatriques (psychoses, troubles envahissants du développement), handicap psychique, trouble du développement intellectuel (TDI), trouble du spectre de l’autisme (TSA), polyhandicap, état végétatif chronique ou coma.  
personne agee dans un lit d'hopital

Manifestations comportementales et physiologiques

Avant même d’utiliser une échelle, l’observation attentive suffit déjà à nous faire suspecter une douleur non exprimée chez un patient dyscommunicant. Il ne faut donc jamais la négliger. 

Les signaux d’alerte sont multiples. Les principaux sont regroupés dans le tableau ci-dessous.

Expressions faciales :Comportements observés :Réactions physiologiques :Changements d’habitudes :  
Grimace, froncement des sourcils.

Mâchoires serrées.

Clignements rapides ou yeux fermés avec force.  
Agitation ou mouvements répétés.

Repli sur soi.

Refus de soins ou gestes de protection.

Vocalisations : gémissements, cris, soupirs.  
Variation du rythme cardiaque.

Augmentation ou baisse de la tension artérielle.

Sueurs, respiration rapide.

Frissons ou tremblements.  
Perte ou augmentation de l’appétit.

Troubles du sommeil.

Modification de la posture.  

Importance de l’observation attentive

Parce que la douleur est subjective, et qu’elle peut avoir un sens différent d’une personne à l’autre, chaque détail compte. Pour les interpréter, il faut bien connaître son patient : un soupir inhabituel, une crispation soudaine, une grimace peuvent révéler ce que les mots ne disent pas.

Pour vous aider à transformer une impression en données exploitables, différents outils standardisés et validés par la HAS vous permettent de coter des scores douleur, d’objectiver votre évaluation et de la mesurer dans le temps.

Échelle DOLOPLUS-2

L’échelle DOLOPLUS-2® est une échelle comportementale d’hétéroévaluation de la douleur chez lapersonne âgée non communicante.

L’évaluation est basée sur 10 items répartis en 3 dimensions :

  • Somatique (plaintes somatiques, positions antalgiques au repos, protection des zones douloureuses, mimiques, sommeil).
  • Psychomotrice (toilette/habillage, mouvements).
  • Psychosociale (communication, vie sociale, troubles du comportement).

Elle est utilisée en seconde intention après l’échec de l’autoévaluation. Elle permet de dépister, de quantifier et de suivre l’évolution de la douleur.

Elle est adaptée aux douleurs chroniques, notamment en gériatrie, et permet un suivi longitudinal.

Échelle ALGOPLUS

Elle évalue 5 items : le visage, le regard, les plaintes, les comportements et l’adaptation aux soins.

Elle est rapide d’utilisation (moins de 2 minutes), idéale en urgence en cas de douleur aiguë, et recommandée par la HAS.

Échelle CPOT (Critical-Care Pain Observation Tool)

Elle est conçue pour la réanimation, et s’applique aux patients intubés ou sédatés.

Elle évalue les mouvements, les expressions faciales et le tonus musculaire.

Échelle FLACC

Les échelles FLACC / FLACC modifiée sont utilisées en pédiatrie et chez l’adulte polyhandicapé. Elle évalue 5 items : le visage, les jambes, les activités, les pleurs et la capacité à se calmer.

Il existe d’autres outils d’évaluation comportementale, tels que les :

  • ECPA (Échelle Comportementale de la douleur chez la Personne Âgée), qui est surtout utilisée en institution. Un score ≥ 6 indique une douleur.
  • San Salvadour (DESS), spécifique aux enfants polyhandicapés, se fait avec l’aide des proches.
  • EDAAP : destinée aux adolescents et adultes polyhandicapés.
  • GED-DI : utilisable dès 3 ans jusqu’à l’âge adulte.

Récapitulatif :

Échelles :Population cible :Type de douleur :  Particularités :
Algoplus®


Personnes âgées non communicantes.Douleur aiguë.Rapide et facile d’utilisation (≤ 2 minutes).  

Recommandée par la HAS.

Idéale en situation d’urgence et pour les hospitalisations de courte durée.  
Doloplus-2®Personnes âgées avec des troubles cognitifs (Alzheimer, états confusionnels).Douleur chronique.Largement utilisée en EHPAD.  

Permet un suivi longitudinal.  

Nécessite une utilisation prolongée donc pas toujours pertinente en cas d’urgence ou de soins aigus.  
ECPAPersonnes âgées en institution.Douleur aiguë et chronique.Observation comportementale.

Score ≥ 6 = signe de douleur.  
FLACC FLACC modifiéeEnfants.

Adultes polyhandicapés.
Douleur aiguë et chronique.Utilisable aussi chez l’adulte non communicant vivant en structures spécialisées.

CPOTPatients en réanimation (intubés, sédatés).Douleur aiguë.Validée par les services de soins intensifs.
Simple à appliquer.  
San Salvadour (DESS)Enfants polyhandicapés.Douleur aiguë et chronique.Grille personnalisée.

Rôle clé de la famille et des soignants dans l’évaluation.  
EDAAPAdolescents et adultes polyhandicapés.Douleur aiguë et chronique.  Outil spécifique. Observation comportementale.  
GED-DIEnfants (dès 3 ans) Adultes polyhandicapés.Douleur aiguë et chronique.  Utilisable sur une large tranche d’âge.

En fonction du contexte clinique :

Le choix de l’échelle dépend du patient et du contexte clinique. On n’utilisera pas la même échelle selon qu’il s’agit d’un jeune enfant polyhandicapé souffrant d’une infection urinaire ou d’un patient intubé et sédaté qui a de multiples plaies d’escarre chroniques.

À noter qu’une formation est recommandée pour comprendre ces outils, se les approprier et les intégrer systématiquement à la pratique.

Harmonisation des outils dans les services

Enfin, pour que la prise en charge de la douleur soit optimale, il est essentiel que toute l’équipe s’accorde sur un outil commun, pour harmoniser les évaluations et éviter les incohérences.

Par exemple : un EHPAD peut choisir d’utiliser la DOLOPLUS-2 comme outil unique ; un service de réanimation, la CPOT

Observation dans des moments clés

L’observation de la douleur doit également se faire au bon moment, c’est-à-dire :

  • Au repos : pour établir une référence de base.
  • Pendant les soins : certaines douleurs n’apparaissent qu’à la mobilisation.
  • Après un traitement antalgique : pour mesurer l’efficacité.

Pour qu’elle soit complète et pertinente, il est indispensable de :

  • Croiser les observations de l’équipe (infirmiers, aides-soignants, médecins, kinésithérapeutes) et intégrer celles des proches, qui connaissent bien les réactions habituelles du patient.
  • Reporter systématiquement les scores et les observations dans le dossier patient.
  • Réévaluer régulièrement pour ajuster les traitements.

Intégration dans le dossier patient

Les réévaluations régulières permettent de comparer l’efficacité des traitements dans le temps et d’adapter les traitements.

L’outil choisi et les scores mesurés doivent donc être systématiquement tracés dans le dossier patient pour assurer le suivi longitudinal et la continuité des soins.

Formations continues et DPC

Repérer la douleur sans mots demande du temps, de l’expérience, mais aussi d’être formé aux signes subtils.

Les actions de DPC, les ateliers pratiques en services hospitaliers ou en EHPAD et les retours d’expérience en équipe aident à affiner le regard et à sécuriser la prise en charge.

Valorisation du rôle des soignants

En tant qu’infirmier ou kiné, vous êtes au plus proche des patients. Vous êtes donc souvent les premiers à repérer les signes de douleur, et à faire remonter l’information.

Votre vigilance fait toute la différence entre des jours, voire des semaines de souffrance non soulagée et une vie rendue plus supportable.

Alors, au moindre signe ou doute, n’hésitez pas à en parler avec vos collègues et à alerter le médecin pour débuter rapidement le traitement adapté.

Cas n°1 :

Dans un EHPAD, une patiente de 88 ans, atteinte d’Alzheimer, devenait de plus en plus agitée lors des soins d’hygiène. Au début, l’équipe attribuait ses réactions à la maladie.

Mais une infirmière a noté que son visage se crispait, que son regard se détournait, et qu’elle tentait de la repousser. Une évaluation ALGOPLUS a confirmé la douleur.

Après administration d’un antalgique, la patiente a retrouvé son calme, et les soins ont ensuite été facilités.

Cas n°2 :

Un patient polyhandicapé de 35 ans présentait des cris sporadiques et une hypertonie musculaire inhabituelle.

Rien ne laissait penser à une douleur précise, jusqu’à ce qu’un kinésithérapeute remarque qu’il refusait systématiquement les mobilisations du côté gauche. Son visage se crispait dès qu’on effleurait sa hanche. Le médecin a prescrit une imagerie. Il souffrait d’une luxation aggravée.

Après la mise en place d’un traitement adapté, les cris ont cessé, et le sommeil s’est apaisé. Là encore, l’observation fine et l’approche multidisciplinaire ont évité des semaines de souffrance.

Ces situations rappellent que, si l’échelle d’évaluation est indispensable au suivi, ce sont l’œil attentif et l’intuition du soignant qui permettent de repérer une douleur silencieuse et au patient de revivre normalement.

Évaluer la douleur d’une personne qui ne parle pas, c’est refuser de l’abandonner au silence. C’est reconnaître sa dignité, même quand les mots manquent.

Derrière un regard qui fuit, un froncement de sourcils, un geste de protection ou une crispation imperceptible, il y a peut-être une souffrance invisible ou un appel à l’aide. Alors ne négligez aucun signe.

Car si vous disposez d’outils validés pour objectiver, réévaluer la douleur, et mesurer l’efficacité d’un traitement, ils n’auraient aucun sens sans votre observation, votre écoute, votre vigilance et votre capacité à travailler en équipe.

Connaître ces échelles, les utiliser à bon escient, tracer vos évaluations, impliquer les proches et harmoniser vos pratiques, sont les clés de la prise en charge de la douleur chez ces patients vulnérables.

Alors apprenons à écouter autrement et formons-nous pour ne plus jamais laisser un patient souffrir en silence.

Avez-vous beaucoup de patients non communicants dans vos tournées ?

Quel(s) outil(s) utilisez-vous ?

Avez-vous des astuces pour repérer la douleur chez vos patients dyscommunicants ?

Enfin si cet article vous a plu, n’hésitez pas à le partager autour de vous.

Source :

CNRD Centre National Ressources Douleur

HAS

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