L’annonce d’un cancer du sein déclenche une déferlante d’émotions, parfois contradictoires, jamais dans l’ordre attendu.
On imagine souvent à tort qu’une fois l’annonce digérée, la vie reprend son cours.
En réalité, au-delà des effets secondaires d’une chimiothérapie ou des séquelles d’une intervention chirurgicale mutilante, s’enchaîne une succession de coups qui fragilisent durablement.
Même lorsque les résultats sont bons, que l’on parle de rémission ou de guérison, le doute persiste. L’attente des résultats ou le moindre signe d’alerte ravive la blessure et finit par peser sur le moral.
Certaines patientes expriment cette souffrance et accèdent aux dispositifs de soutien. D’autres se taisent, par pudeur ou par honte.
Ce sont aussi ces femmes chez qui il faut savoir repérer la détresse, puis guider sans brusquer vers les ressources adaptées.
Car une détresse psychique ne doit jamais être ignorée, quel que soit le moment du parcours. Elle a un impact non seulement sur la qualité de vie, mais aussi sur l’observance des traitements et la durée des hospitalisations. Elle touche aussi les proches.
Le rôle de l’infirmier est clair : repérer la détresse et son retentissement, soutenir, orienter ou faciliter l’accès aux soins de support.
Il ne s’agit pas de proposer une psychothérapie mais de décider du prochain pas à faire, en 10 à 30 minutes, sans se laisser aspirer par la détresse de la patiente.
En un mot, l’infirmier doit agir vite, sécuriser et coordonner.
Pour vous y aider, nous vous proposons des outils directement utilisables à domicile comme à l’hôpital : scripts, aide au tri et plans d’orientation réalistes.
| Points clés pour l’accompagnement psy : – La souffrance psychique peut émerger à tout moment, chez la patiente comme chez les proches. – On vise un pas suivant clair (recontact, orientation, urgence), pas une « solution définitive » en une séance. – Le retentissement sur le sommeil, l’appétit, le quotidien et les liens sociaux guide les actions prioritaires. – L’accès aux soins de support reste inégal en France : mieux vaut proposer tôt, même en prévention, plutôt que tard. |
Kit express : entretien « 10 minutes » + tri
Objectif de l’entretien bref
En 10 minutes, l’infirmier peut :
- Installer un cadre clair : confidentialité, durée de l’entretien, permission de parler de ce qui pèse vraiment.
- Valider l’émotion sans banaliser ni dramatiser (« Ce que vous ressentez est compréhensible »).
- Aboutir à 1 action concrète : soutien et suivi, orientation ou sécurisation si signe de danger.
| Exemple d’ouverture : « On prend 10 minutes pour faire le point sur la manière dont vous vivez tout ça en ce moment. Vous pouvez me dire ce qui est le plus difficile, on voit ensemble ce qui peut vous aider dans les prochains jours. » |
Les 6 questions « standard » (sans la question suicidaire)
Ces six questions permettent de balayer rapidement les principaux axes de la détresse :
- « Qu’est-ce qui est le plus difficile en ce moment ? »
- « Qu’est-ce qui vous inquiète le plus maintenant ou pour la suite ? »
- « Comment dormez-vous ? »
- « Comment mangez-vous ou buvez-vous ? »
- « Qui est là pour vous au quotidien ? »
- « Qu’est-ce qui vous aide d’habitude quand ça ne va pas ? »
Tableau 1 (copiable) : tri opérationnel, avec déclencheurs
| Niveau | Déclencheurs concrets | Action infirmière simple |
| Soutien IDE + suivi | Détresse fluctuante, retentissement limité, ressources présentes, pas de danger | Écouter, reformuler, 1 conseil utile, recontact daté, tracer |
| Orientation rapide | Retentissement fonctionnel, persistance ou aggravation, isolement, attaques de panique, évitement des soins | Proposer un avis psy ou psycho-onco, faciliter le RDV, transmettre au médecin, recontact court |
| Urgence | Danger immédiat, désorganisation majeure, violence, confusion, propos suicidaires explicites ou implicites, verrou sécurité positif | Ne pas laisser seule, activer le circuit local d’urgence, transmettre au médecin, tracer |
Repérer la détresse : signaux + outil simple (sans dérive)
Signaux d’alerte (patiente + proches)
La souffrance psychique peut prendre différentes formes :
- Retrait, isolement, pleurs incessants, irritabilité, ruminations.
- Insomnie durable, perte d’appétit, crises d’angoisse, attaques de panique.
- Propos de désespoir, de culpabilité, de honte, auto-dévalorisation.
- Chez les proches : épuisement, conflits familiaux, effondrement, sur-contrôle.
Ces signaux doivent déclencher au minimum un entretien ciblé et une proposition de soutien.
Un seul outil (optionnel) : « Thermomètre de détresse » 0–10
Le Distress Thermometer du NCCN est une échelle visuelle simple de 0 (pas de détresse) à 10 (détresse extrême), souvent utilisée en complément de l’entretien.
Il s’agit d’une aide au repérage (pas au diagnostic).
Il peut être proposé quel que soit le moment du parcours de soins.
En pratique, un score ≥ 4–5, associé à un retentissement sur le quotidien, doit conduire à une action claire : recontact, orientation ou avis rapide.
Verrou sécurité (à poser seulement si signaux de danger)
Le risque suicidaire a tendance à augmenter dans l’année qui suit l’annonce d’un cancer. Un verrou sécurité doit être posé en cas de désespoir massif, propos marquant une rupture de soin, désorganisation, violence, confusion ou retrait total.
Deux questions clés permettent d’objectiver le risque :
- « Est-ce qu’il vous arrive d’avoir des idées noires, de ne plus vouloir être là ? »
- Si oui : « Avez-vous déjà pensé à vous faire du mal ou à mettre fin à vos jours ? »
Si la réponse est préoccupante, la personne ne doit pas rester seule. Le circuit d’urgence local est activé, le médecin est prévenu et les éléments sont tracés.
Communication : quoi dire, quoi éviter (scripts copiables)
Écoute active et reformulation (formules prêtes)
Dans le contexte du cancer du sein, la communication est essentielle. Elle passe notamment par l’écoute et la reformulation.
Exemple de phrases prêtes à l’emploi, adaptables à la situation :
- « Si je comprends bien, ce qui vous pèse le plus aujourd’hui, c’est… »
- « Ce que vous ressentez est compréhensible. »
- « On va avancer étape par étape. Aujourd’hui, on se concentre sur… »
- « On peut en reparler, et je peux vous aider à trouver le bon relais si vous le souhaitez. »
Ces phrases soutiennent l’alliance et ouvrent sur un plan d’action.
Les erreurs fréquentes (à éviter)
Certaines phrases majorent la souffrance et ferment la parole. D’autres :
- minimisent la détresse : « Il faut être forte » ou « Ça va aller »
- renforcent la culpabilité : « Ne pensez pas à ça » (injonction impossible à tenir)
- décentrent le vécu de la patiente : « Moi à votre place… ».
De même, on évite de minimiser l’impact du cancer sur l’image corporelle ou la sexualité avec des phrases comme « C’est secondaire », qui renvoient un message de non-légitimité.
Répondre aux peurs fréquentes (mini-scripts)
Les peurs les plus fréquentes concernent :
- Les traitements : « On ajuste au fur et à mesure », « Vous n’êtes pas seule pour gérer les effets secondaires », « On peut en parler avant chaque séance ».
- La récidive : « C’est fréquent après un cancer », « Si elle prend trop de place, on peut se faire aider. »
- L’annonce aux enfants : « On peut préparer ensemble des mots simples, adaptés à leur âge. »
Trames d’entretien IDEL : 10 minutes vs 30 minutes (avec clôture obligatoire)
Trame 10 minutes (copier-coller) : ouvrir → évaluer → planifier
Objectif : trier la situation et garantir une prochaine étape claire.
Exemple de trame :
- Ouvrir : « Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous aujourd’hui ? »
- Évaluer : thermomètre de détresse 0–10, retentissement, ressources présentes.
- Planifier : décider du niveau (soutien IDE, orientation, urgence) et formuler le plan avec la patiente.
| En bref : Inquiétude principale → évaluation de la détresse → retentissement → ressources → plan clair + recontact daté |
Trame 30 minutes : ressources + valeurs + orientation
Quand la détresse est installée, la trame 30 minutes permet de :
- Explorer l’histoire et les représentations de la maladie.
- Identifier les ressources internes (coping) et externes (proches, associations, travail).
- Clarifier les valeurs et les priorités (ce qui compte le plus pour la patiente).
- Proposer les options d’orientation réalistes sur le territoire (psy, assistante sociale, groupes, soins de support).
La logique reste la même : 1 inquiétude clé, 1 pas suivant, 1 recontact programmé.
Clôture « conteneur » : 1 inquiétude + 1 pas + 1 recontact (standard)
La clôture transforme l’entretien en conteneur (et non pas aspirateur émotionnel).
Phrase de clôture « conteneur » :
« Si on doit retenir une chose de cet échange, ce serait quoi pour vous ? Et le prochain pas est … (ex : contacte la psycho-oncologue / se revoit tel jour / en parle à votre médecin). »
| En bref : Un entretien utile se termine par un plan d’action. La trame 10 minutes sert à trier et agir tandis que la trame 30 minutes sert à préparer l’orientation. |
Spécificités psycho du cancer du sein : les thèmes à ne pas esquiver
Image corporelle (chirurgie, cicatrices, alopécie, reconstruction)
Le cancer du sein touche directement l’image corporelle, la féminité et l’identité. Parler du corps fait partie des thèmes à aborder.
- Ouvrir sur le sujet sans imposer : « Comment vivez-vous les changements de votre corps depuis le début des traitements ? »
- Repérer la honte, l’évitement du miroir, l’isolement social.
- Proposer des relais : psycho-oncologue, socio-esthétique, groupes de parole, associations de patientes.
Intimité / sexualité / couple (porte d’entrée simple)
Les traitements du cancer du sein affectent souvent le désir, la douleur et la dynamique de couple. Pour en parler :
- Phrase d’ouverture possible : « Beaucoup de femmes rapportent des changements dans leur intimité ou leur couple pendant et après les traitements. Est-ce votre cas ? »
- Repérer la douleur, la sécheresse, l’évitement, la tension conjugale.
- Orienter vers les ressources adaptées selon les besoins et l’offre locale : sage-femme, gynécologue, sexologue, psychologue.
Peur de récidive (très fréquente) : normaliser + repérer l’envahissement
La peur de la récidive est l’une des préoccupations majeures, parfois même longtemps après la fin des traitements.
- Normaliser : « C’est très fréquent après un cancer. »
- Repérer les signes d’envahissement : hypervigilance, ruminations, évitement des contrôles, insomnie.
- Proposer des stratégies simples : (structurer les contrôles, techniques de gestion du stress) et une orientation si le retentissement est majeur.
Orienter : parcours simple + Plan B/C (réalité terrain)
Qui fait quoi (en 4 lignes)
Les principaux acteurs du parcours de soins sont :
- Le psycho-oncologue : soutien psychologique spécialisé en cancérologie.
- Le psychologue : anxiété, dépression, travail de coping.
- Le psychiatre : évaluation diagnostique, traitement médicamenteux, prise en charge des formes sévères et du risque suicidaire.
- L’assistante sociale : droits, travail, précarité, facteurs majeurs de détresse.
Plan A / Plan B / Plan C (sans annuaire)
En pratique, l’accès n’est pas toujours simple, d’où l’intérêt d’un plan d’orientation gradué.
- Plan A : psycho-oncologie et/ou psychologue (hôpital, CLCC, ville), selon le souhait de la patiente et la disponibilité.
- Plan B : associations (Ligue contre le cancer, groupes de parole), lignes d’écoute, soins de support (APA, socio-esthétique), médecin traitant.
- Plan C : si refus, indisponibilité ou coût, programmer un recontact, re-proposer plus tard, alerter le médecin en cas d’aggravation.
« Rendre l’accès facile » (3 gestes terrain)
Pour faciliter l’accès, l’IDE peut :
- Proposer 1 ou 2 options maximum, avec une explication simple, fixer la prochaine étape.
- Lever les freins : « Ce n’est pas réservé aux cas les plus graves ».
- Aider à la prise de RDV (coordonnées, horaires, téléconsultation possible).
- Tracer et transmettre aux autres intervenants ce qui a été proposé, accepté ou refusé.
Moments critiques : quoi faire à chaque étape
À l’annonce : soutenir sans noyer d’infos
À l’annonce, l’IDE :
- Vérifie la compréhension (1 question).
- Priorise 1 à 2 repères utiles.
- Propose un recontact court + soins de support.
Attente de résultats / contrôles : anxiété de l’incertitude
Lors de l’attente des résultats ou des contrôles, l’IDE :
- Repère les ruminations ou l’insomnie.
- Cadre : « ce qui est connu / ce qui ne l’est pas / quand on saura ».
- Programme un recontact et oriente si les symptômes sont envahissants.
Complication / hospitalisation / rechute suspectée : détresse aiguë
En cas de complication, hospitalisation ou suspicion de rechute, l’IDE :
- Propose un entretien bref + tri + soutien des proches.
- Repère le vécu traumatique, la désorganisation.
- Oriente vers un relais rapide (Plan A/B/C selon urgence).
Tableau 2 :
| Moment | Risque fréquent | Action infirmière utile |
| Annonce | Choc, sidération, peur | Écouter, reformuler, vérifier la compréhension, repères, soins de support, recontact rapide |
| Attente de résultats ou contrôles | Ruminations, insomnie, panique | Cadrer + recontact + orientation si symptômes envahissants |
| Traitements | Lassitude, image corporelle, irritabilité | Scripts + repérage + transmission |
| Complication, hospitalisation, rechute | Détresse aiguë, vécu traumatique | Tri + relais rapide + soutien des proches |
| Reconstruction, intimité | Estime de soi, couple, sexualité | Ouvrir le sujet + orienter selon les besoins |
| Après les traitements | Peur de la récidive, isolement | Normaliser + stratégies de gestion de la souffrance psychique + orienter si retentissement |
Proches, couple, enfants : aider sans se substituer
Repérer l’épuisement des proches
Les proches sont de précieux soutiens, mais leur propre souffrance peut devenir un facteur de risque pour la patiente et pour eux-mêmes si elle est négligée.
- Signes à repérer : sur-contrôle, conflits, irritabilité, effondrement, pleurs fréquents, retrait social, difficultés matérielles et professionnelles.
- Rôle infirmier : rappeler que les proches aussi ont le droit d’être aidés ; proposer un relais vers les associations, lignes d’écoute, psychologues ou assistantes sociales.
Aider à parler aux enfants (mots simples)
Ajuster l’information à l’âge permet à la fois d’éviter le non-dit et la surcharge.
Les principales règles sont de :
- Dire la vérité, avec des mots adaptés à l’âge, sans entrer dans tous les détails techniques.
- Rassurer sur le quotidien (qui va les chercher à l’école, qui prépare les repas, etc.).
- Légitimer les émotions de l’enfant et celles des parents.
L’IDEL peut proposer un mini-plan : « qui dit quoi, quand, avec quels mots », et orienter en cas de détresse familiale importante.
Vulnérabilités (rare mais critique)
Certaines situations cumulent les facteurs de vulnérabilité : précarité, isolement, violence, emprise, difficultés linguistiques.
Dans ces cas, l’IDEL :
- Repère les signaux (retard de soins, contrôle par un tiers, propos de violence).
- Active les relais sociaux, associatifs, médicaux et, si besoin, les dispositifs de protection.
- Trace et transmet systématiquement aux autres professionnels.
Pour conclure…
L’accompagnement psychologique des femmes atteintes d’un cancer du sein fait partie intégrante du rôle infirmier. Sans se substituer aux professionnels spécialisés, l’infirmier joue un rôle clé de repérage, de soutien et d’orientation, à chaque étape du parcours.
Structurer l’entretien, décider d’un prochain pas clair et sécuriser la situation permet d’améliorer la qualité des soins, de protéger les patientes — mais aussi les soignants.
Ces compétences relationnelles et organisationnelles, essentielles en oncologie, peuvent être consolidées par nos formations DPC dédiées, conçues pour répondre aux réalités du terrain.
Source :
INCa — Repérage et traitement précoce de la souffrance psychique en cancérologie (avis d’experts).
INCa — Les soins de support.
HAS — Annonce d’une mauvaise nouvelle.
NCCN — NCCN Guidelines Version 1.2025 : Distress Management.Ligue contre le cancer — Écoute et soutien psychologique.